Chroniques trantoriennes

16 novembre 2006

"Secte" sur ordonnance - Une préface bien regrettable de Janine Tavernier

C'est avec un certain désarroi que j'ai pris connaissance de l'entrevue que Mme Janine Tavernier a accordée au quotidien Le Monde (dans son édition du 16/11/2006). Cette dame a oeuvré durant 17 ans ans au sein l'Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu (UNADFI), principale association d'information sur le phénomène sectaire en France, qu'elle présida d'ailleurs durant 8 ans.

Mme Tavernier a été mon premier contact institutionnel avec la problématique sectaire lorsque, il y a 13 ans, étudiant en droit en province, j'étais monté à Paris pour la rencontrer dans le cadre de mon mémoire de deuxième cycle universitaire.

Le travail de son association m'apparaissait d'autant plus colossal que les ressources humaines et financières s'avéraient très limitées.

La guerre intestine qui a secoué l'UNADFI en 2001 - pour des raisons sur lesquelles je ne reviendrai pas - a surtout profité aux sectes, qui ont bondi sur l'occasion pour dénoncer les soi-disant ayatollahs de la lutte anti-religieuse en France.

Malgré certaines de ses maladresses, j'ai toujours tenu Mme Tavernier en haute estime. Aussi, en découvrant cet article dans Le Monde, mon sang n'a fait qu'un tour.

Une partie du discours de Mme Tavernier est tout à fait louable. L'ex présidente de l'UNADFI rappelle une notion essentielle que la très gouvernementale MIVILUDES n'a toujours pas intégrée : l'étude du phénomène sectaire doit se faire à partir des actes et non des dogmes !

Mais quand Mme Tavernier déclare que l'association s'est politisée avec l'entrée de francs-maçons à l'UNADFI, je grince des dents : comment peut-elle prétendre avoir été victime d'une chasse aux sorcières et, dans le même temps, en accuser des francs-maçons ? Ne fait-elle pas alors elle-même de l'ostracisme à l'encontre d'une organisation spirituelle, en raison de son dogme ?

Par ailleurs, comment Mme Tavernier peut-elle prôner à la fois l'étude des seuls faits sectaires et, parallèlement, promouvoir la distinction entre les vraies sectes et les communautés charismatiques ? Comme si ces groupes catholiques étaient exempts de tout soupçon sectaire de par leur seule obédience catholique. Et on sait pourtant que ce n'est pas le cas, loin s'en faut.

A l'opposé, Mme Tavernier s'en prend aux Témoins de Jéhovah. Pour justifier leur nécessaire mise à l'index, l'ancienne présidente de l'UNADFI cite le cas des enfants jéhovistes qui ne peuvent pas fabriquer à l'école des cadeaux pour la fête des mères ! Mazette ! Quelle secte dangereuse !

Puis, pour faire bonne mesure, Mme Tavernier reconnaît que ses enfants ont fréquenté des écoles Steiner, affiliées à l'Anthroposophie et qu'elle se soigne par homéopathie. À chacun son dogme...

Mais le plus troublant et peut-être le plus caractéristique de ce dérapage de Janine Tavernier réside dans le fait qu'elle a préfacé le récent livre "Secte" sur ordonnance, qui critique la politique anti-sectes en France. L'ouvrage est l'oeuvre de Serge Toussaint, grand maître de l'AMORC (Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix). Disponible en intégralité sur internet au format pdf, ce livre est consacré à nous démontrer par a+b que c'est par erreur que l'AMORC a été classée comme secte dans le rapport parlementaire Les sectes et l'argent (1999).

Pour qui connaît la machine propagandiste et marketing de l'Eglise de Scientologie, le livre de Serge Toussaint provoque des impressions de déjà-vu.

L'AMORC est une organisation ésotérique particulièrement hermétique. On trouvera ici un article fort éclairant sur son fonctionnement. Article qui déplut au service juridique de l'ordre mystique (???), lequel menaça son hébergeur internet de poursuites en diffamation (mais ne passa pas à l'acte !)

On rappelera quand même que l'AMORC a vu passer sur ses bancs des gourous peu recommandables, au premier rang desquels Jo di Mambro, fondateur de l'OTS. L'AMORC avait d'ailleurs été mis en cause à diverses reprises lors de l'instruction sur le massacre du Vercors de 1995.

Certes, officiellement, on ne peut rien reprocher à cette organisation. Il ne s'agit pas de la condamner au vu de son ridicule dogme qui fait des rosicruciens les détenteurs des secrets mystiques et scientifiques de l'Egypte ancienne. Arrêtez de rigoler dans le fond !

Que Mme Tavernier s'exprime dans la préface d'un livre qui critique la lutte anti-sectes en France, je la comprends, il y a beaucoup à en dire, et souvent pas en bien.

Mais se répandre ainsi dans un bouquin publié par une telle organisation dite spirituelle, cela manque de la plus élémentaire objectivité ! Mme Tavernier ne dispose-t-elle donc plus d'autres tribunes médiatiques ? C'est bien triste...

Ou alors...

Il faut remarquer que l'Anthroposophie, dont Mme Tavernier reconnaît être proche, est également une organisation classée comme secte dans le rapport parlementaire de 1999. Cette estampille avait fait jaser à l'époque dans les milieux new-age. Il faut dire que c'est au dogme de l'organisation de Rudolf Steiner que viennent s'abreuver bon nombre de groupes branchés "Ère du Verseau".

En prenant la défense de l'AMORC, en affirmant que son classement dans le rapport de 1999 est fallacieux, Mme Tavernier entend-elle faire bénéficier l'Anthroposophie du même plaidoyer ?

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5 Comments:

  • Hello,
    On ne se connait pas, mais je suis content de vous lire. Pourquoi écrivez-vous un paragraphe pour dire que " on rappelera quand même que l'amorc a vu passer sur ses bancs, etc" puis, dès le paragraphe suivant, vous y allez d'un "certes, on ne peut...". C'est pour le plaisir d'ecrire et de faire du remplissage? De plus, vous louez la position de Mme Tavernier lorsqu'elle rappelle qu'il ne faut porter son attention que sur les comportements, et non sur les dogmes, pour vous fendre un peu plus bas de propos railleurs, on ne peut que les comprendre ainsi, sur les, comment dire, disons "croyances" que véhicule l'AMORC? Sinon ca se laisse lire votre article.

    By Anonymous Anonyme, at 5:34 PM  

  • Hello Pascal.

    Tout d'abord, merci pour votre commentaire (cela n'arrive pas si souvent...) et votre appréciation finale.

    Néanmoins, je souhaite revenir sur vos deux remarques :

    1 - Je ne pense pas avoir fait du remplissage en disant que l'AMORC a vu passer Jo Di Mambro et en précisant ensuite que l'on ne peut rien reprocher « officiellement » à l'organisation. Il s'agit là de donner un éclairage factuel concernant un groupement auquel on n'a pas grand chose à reprocher sur un plan objectif.

    Certes, l'AMORC est désignée comme secte par le rapport parlementaire de 1999, mais s'arrêter à cette seule qualification de secte serait un peu léger. En effet, sur les 178 mouvements ainsi répertoriés dans les rapports de 1996 et 1999, bien peu ont jamais défrayé la chronique judiciaire.

    2 - les principes constitutionnels de droit français posent la liberté religieuse. Aussi, la nocivité des sectes ne doit être appréhendée par les pouvoirs publics que sur la base des comportements et non des dogmes. Tout un chacun est donc libre de croire n'importe quoi, mais il n'a pas le droit de faire n'importe quoi.

    Je ne mesure donc pas la nocivité d'une secte à la non-plausibilité de son discours spirituel ou théologique. Je ne me fie qu'aux comportements prohibés que le dogme induit.

    Mais cela ne m'empêche pas d'user moi-même de ma liberté d'expression. Je suis sûr que vous me reconnaîtrez le droit de dire que ces croyances sont risibles (tant que mes propos ne sont pas insultants ou diffamatoires). On peut ne pas être d'accord avec cette appréciation personnelle, mais c'est mon droit et la façon dont j'en jouis n'engage que moi.

    Je peux donc, en toute cohérence, estimer que la nocivité de l'AMORC ne doit pas être établie au vu de ses croyances, tout en raillant ces mêmes croyances. Dans le même ordre d'idées, je peux estimer drôlatiques les épisodes christiques de la multiplication des pains et de la marche sur les eaux, sans pour autant estimer que cela fait du catholicisme une religion dangereuse.

    Au plaisir de vous lire à nouveau.

    By Blogger daneel, at 11:45 PM  

  • Merci pour cette réponse, je ne peux qu'abonder dans votre direction. Je soulignais le passage concernant les "bancs" de l'AMORC et surtout concernant les personnes qui s'y sont assises pour la raion que tout "factuels" que soient ces éléments, ils ne disent RIEN à qui voudrait comprendre ce qu'est l'AMORC ou pourquoi alors il a été épinglé comme faisant partie des "sectes" (ou alors c'est une très mauvaise raison, si c'est ça la raison!). Cette manière de "relever des éléments factuels" pour le seul plaisir soi-disant de les "relever", tout en sachant pertinemment que lorsqu'on dit, par exemple, que le "gourou" de l'OTS s'est assis sur les bancs de l'AMORC, cela ne passera pas inaperçu dans l'esprit du lecteur, est une manière détournée et à mon avis trompeuse de faire condamner un mouvement x ou y. Je ne dis pas que c'est le but de votre article, on voit bien que ce n'est pas le cas, mais il est un fait que ce genre de "méthodes" sont souvent utilisées (dans tous les domaines) pour orienter son interlocuteur vers la direction qu'on veut lui voir prendre, tout en sachant, encore une fois, qu'un élément, tout "factuel" qu'il est, ne signifie pas nécessairement quelque chose de pertinent. Et vous avez parfaitement le droit de vous moquer des croyances de l'AMORC. Merci.

    By Anonymous Anonyme, at 7:50 AM  

  • Ah, et un compliment, qui n'est pas gratuit: vos acticles sont très bien écrits. Ca fait plaisir.

    By Anonymous Anonyme, at 7:54 AM  

  • Bonjour Pascal.

    Je suis tout à fait d'accord avec vous lorsque vous dites que balancer sans vergogne des éléments factuels peut servir des fins malhonnêtes. Je ne connais que trop bien cette faculté qu'ont certains journalistes de lever des lièvres à grands coups de "faits".

    Toutefois, j'estimais être allé au-delà : le passage de Jo Di Mambro sur les bancs de l'AMORC, la mise en cause de Raymond Bernard lors de l'instruction du procès Tabachnik, la classification comme secte dans le rapport parlementaire de 1999 et enfin le lien vers l'article critique me semblent constituer un faisceau d'indices de nature à susciter chez le lecteur l'envie de se faire sa propre idées en lisant d'autres documents. Et je pense y être parvenu puisque vous reconnaissez que mon article ne s'inscrit pas dans cet ostracisme bon marché. Mais je comprends pleinement votre remarque.

    Et encore merci...

    By Blogger daneel, at 10:19 AM  

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