Chroniques trantoriennes

27 août 2007

Dis-le à tout le monde

Ne le dis à personne, le second film réalisé par Guillaume Canet, est impressionnant à plus d'un titre.

Son casting tout d'abord : Dussolier, Rochefort, Baye, Scott-Thomas, Berléand, Croze, Cluzet.

La direction d'acteurs ensuite. Certes, Canet n'a pas su tirer tout profit de deux monstres sacrés. Ainsi, André Dussolier est parfois en surjeu (un comble) ; quant à Jean Rochefort, il n'est pas parfaitement en ligne avec son personnage, mais plier le moustachu à ses désirs confine souvent pour le metteur en scène au travail de titan (cf. interview de Francis Veber in La saga Pignon, DVD du film Le Placard). En revanche, pour le reste de la distribution, c'est du tout bon. Mention spéciale à Nathalie Baye et surtout François Cluzet qui, pour la première fois de sa carrière, ne fait pas du François Cluzet. On est loin de ses prestations sympathiques mais régulièrement décalquées d'un film à l'autre (pour résumer le reste de sa carrière, voir l'excellent Associations de malfaiteurs de Claude Zidi). Entre les mains de Guillaume Canet, Cluzet explose.

La réalisation est du meilleur effet. Sobre et efficace, comme il se doit pour un thriller. Canet refuse le tape-à-l'oeil qu'un tel sujet aurait pu suggérer à un jeune metteur en scène désireux de se faire une place chez les grands. Au lieu de cela, une mise en image claire, parsemée de quelques effets discrets généralement bienvenus.

Mais ce qui impressionne le plus est sans le moindre doute le sens de l'adaptation dont font preuve Guillaume Canet et son co-scénariste Philippe Lefebvre.

Car le livre d'Harlan Coben est d'une complexité redoutable. Bien des auteurs français seraient tombés dans le piège du film de 3 heures sérieusement alambiqué. Canet, lui, fait simple. En deux heures, il livre un script toujours clair, ne se prend jamais les pieds dans les nombreux flashbacks (ça, c'est un signe) et présente une floppée de personnages toujours parfaitement caractérisés (ça, c'en est un autre).


Seule fausse note (c'est le cas de le dire) : la musique de M sent l'accroche marketing à plein nez. Mais surtout, à vouloir faire branchouille à tout prix, la production a engagé le musicien phénomène du moment - M au générique, c'est 300 000 spectateurs de plus assurés - sans s'être demandé si le choix était judicieux. La réponse est clairement non.

Si l'on avait pu croire que le succès d'estime de Mon idole, première réalisation de Guillaume Canet, relevait de la chance du débutant, on sait aujourd'hui qu'il n'en était rien. Au rayon Thriller français qui a quelque chose à raconter, Jacques Audiard a enfin de la concurrence.

Par un étrange phénomène de vases communicants, à la montée en puissance d'un jeune metteur en scène correspond la chute d'un vétéran du cinéma français, en l'occurrence Régis Wargnier. Celui qui nous a donné La femme de ma vie, Indochine, Est-Ouest nous livre cette année Pars vite et reviens tard.

Adapté lui aussi d'un polar signé par un écrivain à succès (Fred Vargas, autre auteur branchouille à souhait), le scénario écrit à dix mains (déjà, ça, ce n'est pas bon signe...) cumule des personnages proprement ridicules, des situations abracadabrantes, des données scientifiques erronées. Je ne parle même pas de la façon de dépeindre la Police nationale qui relève du grotesque le plus échevelé. A côté, 36, Quai des Orfèvres, c'est parole d'évangile (c'est dire...). Ajoutez à cela des dialogues à se taper le cul par terre de niaiserie, et vous avez déjà une bonne idée générale du film.

Mais ce n'est pas tout. Car côté réalisation, ce n'est guère plus reluisant. La direction d'acteurs est épouvantable (de la part de celui qui a quasiment appris à jouer à Catherine Deneuve, c'est un comble). José Garcia est mauvais, Lucas Belvaux itou, Michel Serrault (oui, Michel Serrault !) n'est pas bon. A part Olivier Gourmet, c'est un zéro pointé. Quant à la mise en scène erratique, elle porte à son comble un agacement qui nous rappelle pourquoi, parfois, on n'aime vraiment pas le cinéma français. En deux mots : un navet.

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22 août 2007

Il est con, çui-là...

Dans la série Rappelez-moi pourquoi j'ai quitté la France, une petite anecdote qui en dit long sur certains de mes compatriotes.

Hier, je me suis rendu au Consulat général de France à Montréal pour deux affaires. Dans la salle d'attente depuis 30 minutes, je suis enfin appelé pour ma première demande et reçu par la vice-consule en personne (j'en suis d'ailleurs le premier surpris).

15 minutes plus tard, je retourne en salle d'attente pour ma seconde affaire : des photocopies certifiées conformes de documents officiels français. Après avoir patienté encore un quart d'heure, la préposée de la caisse m'appelle. Je me rends au guichet. Commence alors un court dialogue, tout en sous-texte.

LA FONCTIONNAIRE (un brin arrogante)
Vous étiez où ?

MOI (quelque peu interloqué)
Comment ?

LA FONCTIONNAIRE (toujours un brin arrogante)
Vous étiez où ? Je vous ai déjà appelé tout à l'heure.

MOI (me penchant ostensiblement vers elle)
J'étais avec la vice-consul.

LA FONCTIONNAIRE (air soudainement contrit)
...

Même résident à l'étranger, le petit fonctionnaire français vit dans sa petite enclave bleu-blanc-rouge, avec sa petite mentalité du "moins j'ai de pouvoir, plus j'en profite". Sa seule hantise : se faire taper sur les doigts par son chef de service.

Faut-il s'étonner que nous autres, expatriés au Québec, devons ensuite ramer comme des forcenés pour casser l'image du Maudit Français ?

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21 août 2007

L’Ordre du Temple Solaire : les X-Files selon Yves Boisset

ou

Pourquoi faire simple quand on peut faire très compliqué ?

Je ne voulais pas le voir, ce documentaire. Je ne le sentais pas. J’aime beaucoup Yves Boisset, le metteur en scène de cinéma. Son côté pamphlétaire et iconoclaste a toujours été pour moi une source de réjouissance au pays des Dupont-Lajoie.

Mais lorsque j’avais appris il y a quelques années, que ce même Yves Boisset préparait un documentaire explosif sur l’Ordre du Temple Solaire, j’avais craint le pire. Craint que ce sympathique chien fou qui faisait mouche dans la fiction ne se noyât dans les eaux saumâtres de la manipulation médiatique d’un fait réel.

Aussi n’avais-je jamais osé regarder Les mystères sanglants de l’Ordre du Temple Solaire qu’il réalisa en 2005. Peur de voir un cinéaste intéressant se fourvoyer. Peur de le voir se planter dans les grandes largeurs.

Et puis, finalement, deux ans plus tard (en l’occurrence il y a deux semaines), Radio-Canada rediffusait le reportage. L’occasion fait le larron. Et le naïf fait le docu-fiction. Car il faut avoir une sacrée dose de candeur pour écrire et réaliser un machin pareil.

Yves Boisset est tombé dans la panneau. Pas un peu. Non. Les pieds solidement joints par la bonne foi, il s’est fait balayé par les arguments prodigieusement fallacieux de journalistes de province en quête de leur Watergate en Vercors. De tout son long, Boisset s’est étalé dans le délire paranoïaque des familles de victimes. La face contre terre, il s’est ratatiné sur le linceul boueux dans lequel se drapent des avocats à la recherche d’une reconnaissance médiatique (et accessoirement d’une rente à vie).

On l’aura compris (et on le regrettera) : Boisset s’est effectivement planté.


Le documentaire commence plutôt bien : l’historique de l’OTS, la relatation des massacres de Morin Heights (Canada) et de Cheiry et Salvan (Suisse) en 1994 sont rapidement mais bien retranscrits. Les choses se compliquent lorsque l’on en arrive à l’enquête suisse. À partir de là (et on y arrive assez vite), on a droit à un déballage du grand n’importe quoi, où la naïveté et l’incompétence le disputent au négationnisme.


L'enquête suisse bâclée

Tout d’abord, le juge Piller, chargé de l’instruction helvétique, essuie des tirs de barrage : son enquête bâclée laisse penser qu’il a dissimulé ainsi une manipulation d’État. En effet, pourquoi ledit magistrat a-t-il ordonné aussi vite la destruction des vestiges du chalet, détruisant ainsi des pièces à conviction ?

La réponse est pourtant simple : rapidement, la justice a conclu à l’assassinat collectif perpétré par des adeptes qui se sont ensuite suicidés. Les pièces à conviction déjà réunies étaient largement suffisantes. Le juge a donc fait détruire (devant les caméras de télévision) les vestiges du temple dans le chalet de Salvan afin d’éviter de faire du lieu un sanctuaire morbide. Ce n’était pas forcément la meilleure chose à faire. Mais émanant d’un juge complètement dépassé par la pression médiatique et politique, la décision est compréhensible.

Yves Boisset est bien au-dessus de ces basses considérations. Tout ce qu’il voit, lui, c’est que plusieurs mois après les massacres suisses, deux journalistes de France 2 se rendent au chalet de Salvan et fouillent dans les décombres. Dans la poubelle de la cuisine, ils découvrent des cassettes audio intactes sur lesquelles on peut entendre les conversations téléphoniques de plusieurs adeptes, espionnés par Di Mambro.

Et Boisset de conclure : c’est la preuve que l’enquête a été bâclée et que ce fiasco masque un scandale d’État.

OK. Maintenant, si on veut bien garder la tête froide, que découvrons-nous ?
  1. la teneur des conversations téléphoniques est en accord complet avec la thèse officielle de l’assassinat collectif suivi du suicide des adeptes meurtriers
  2. Si le juge Piller, en barbouze judiciaire aux ordres de Berne, a fait détruire les vestiges du temple dans le chalet pour couvrir une manipulation politique, je trouve hautement improbable qu’il ait oublié de faire les poubelles...

Les deux adeptes policiers morts dans le Vercors

Deux des 16 victimes du Vercors étaient des policiers français, Jean-Pierre Lardanchet et Patrick Rostan. Le reportage nous assène qu’ils étaient tous deux membres des Renseignements généraux. Le signe évident de leur statut de barbouze ! Et le reportage de nous montrer une transcription d’un fichier retrouvé sur l’ordinateur de Jo Di Mambro dans le chalet incendié de Salvan : « Lardanchet = taupe ». C’est LA preuve irréfutable.

Sauf que :
  1. Lardanchet n’était pas aux RG, mais à la Police judiciaire de la Préfecture de police, à Paris. Quant à Rostan, il n'était pas non plus affecté aux RG mais à la DiCILEC (aujourd'hui Police aux frontières ou PAF).
  2. Si ces deux policiers étaient des barbouzes en mission, pourquoi n'ont-ils pas été les deux éxécuteurs ? Seul Lardanchet a pressé la détente à plusieurs reprises, aidé par un adepte... architecte.
  3. Il ne serait pas venu à l’esprit d’Yves Boisset que cette mention « Lardanchet = taupe » était le fruit du délire paranoïaque de Di Mambro ? Un délire paranoïaque qui allait le conduire à orchestrer la mort de 53 personnes (dont la sienne) en l’espace de quelques jours en 1994 ? Il est évident qu’au cours de cette période troublée, Di Mambro a dû chercher tout autour de lui s’il n’y avait pas des taupes infiltrées. C’est un classique chez les gourous paranos. Mais non, selon Boisset, si un cinglé l’a écrit, ça doit être vrai…
  4. Comment se fait-il que, durant ce saisissant éclair de lucidité, Di Mambro n’ait pas aussi écrit « Rostan = taupe » ? Tout bon conspirationniste pourrait trouver la réponse évidente : Rostan était mieux infiltré que Lardanchet. A tel point que di Mambro, qui le savait policier était persuadé qu’il était clean. Allez roulez, petits bolides !
On pourrait tenter de faire entendre raison à ces tenants de la théorie du complot en leur demandant pourquoi Lardanchet s’est suicidé juste après les 14 assassinats. Et là, deux réponses possibles :
  • il s’est suicidé parce que le Ministre de l’intérieur Charles Pasqua lui en a donné l’ordre. Dans ce cas, il va falloir que les pouvoirs publics s'intéressent de près à la secte de la place Beauvau…
  • allons bon, qu’est-ce que vous êtes naïf ! Il a été abattu par d’autres barbouzes venues finir le travail et réduire au silence deux taupes du Ministère. Les mêmes barbouzes qui ont effacé les empreintes sur les véhicules des adeptes.

Pas d'empreintes digitales sur les voitures !

Ah oui, parce que je ne vous ai pas dit : il n’y avait pas d’empreintes digitales (mais alors, vraiment aucune !) sur les voitures des adeptes stationnées dans la forêt, en contrebas de la macabre clairière.

Bienvenue dans le monde merveilleux des légendes urbaines (ou, plus exactement, des légendes sylvestres). Où les tenants de la théorie du complot sont-ils allés pêcher cette histoire ? Dans une aventure de Fox Mulder, vraisemblablement… Parce que, en réalité, « les opérations de police technique effectuées à l'extérieur des véhicules n'ont pas permis de relever d'empreintes digitales exploitables.»[1] Supprimer ce dernier mot et tout devient soudain suspect. Rajoutez-le et tout devient limpide.

Soyons un peu logiques. Deux secondes, pas plus. Si on a affaire à des barbouzes, des tueurs patentés appointés par le Ministère de l’intérieur (des professionnels, quoi…) :

  • pourquoi auraient-ils effacé toutes les empreintes digitales sur les véhicules et pas les empreintes de pas sur le sol ? [2]

  • vous ne croyez pas qu’ils auraient mis des gants pour enlever, séquestrer et flinguer 16 personnes ?!

OTS = AMORC !

Mais ces contradictions et incohérences ne troublent pas Boisset une seule seconde. Et le réalisateur de tisser des liens entre l’OTS et le Service d’action civique (SAC), un groupe de barbouzes apparu sous de Gaulle et dissous en 1982. On est en 1995, mais c'est pas grave. Tissons, tissons, il en restera toujours quelque chose. Et Boisset de relier allègrement l'OTS au SAC via l’extrême-droite, via l’AMORC.

L’Ordre mystique et ancien de la Rose-Croix, c’est la Franc-Maçonnerie du pauvre. Et pas forcément au sens pécuniaire du terme. Ajoutée en 1999 sur la liste des sectes du rapport parlementaire français de 1996, l’organisation est régulièrement accusée d’être une officine barbouzarde, en lien avec le SAC, derrière laquelle l’État français se cache pour obtenir les bonnes grâces de chefs d’État africains et la passation de contrats de vente d’armes en échange de quelques titres ésotérico-nobiliaires aussi ronflants que bidons.

Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que l’AMORC est un machin ésotérico-stupido-élitiste dont les écrits seraient littéralement à pleurer de rire s’ils n’avaient pas suscité autant de vocations sectaires. Car nombre de gourous (petits ou grands) ont usé leur fonds de pantalons taillés sur mesure sur les bancs des temples de l’AMORC en France et dans le reste de l’Europe. Ce fut le cas, entre autres, de Jo di Mambro.

Pour Yves Boisset, la preuve est faite : OTS = AMORC = SAC. Donc, par une transitivité biaisée : OTS = SAC. On a alors droit à un couplet sur l'affaire Yann Piat, l’assassinat des frères Saincenet, et patati et patata.

Maintenant, la question à 2000 € : quels sont les éléments de fait qui accréditent le lien structurel entre OTS et AMORC ?
Réponse : ben... Aucun. Mais Boisset ne peut pas nous dire ça, sinon il n’a plus qu’à replier son trépied, ranger sa caméra et retourner au cinéma de fiction.

Alors, il ne va pas s’arrêter à des détails et va broder sur du vent. Di Mambro a été membre de l’AMORC ? Qu'à ce la ne tienne : à l’AMORC un jour, à l’AMORC toujours ! Avec un tel raisonnement, on peut dire que je suis resté un fervent zélote du Football-club de Pulnoy au sein duquel j’ai joué cinq mois quand j’avais onze ans.

Le seul lien à peu près tangible que l’on aurait pu tisser entre les deux organisations passe par l’Ordre rénové du temple (ORT), organisation néo-templière dirigée par Julien Origas (connu pour avoir été un collabo durant la deuxième guerre mondiale et pour ses orientations d’extrême-droite après le conflit). En effet, à la demande de Di Mambro, Luc Jouret avait tenté de prendre la direction de l’ORT et ce, dès les funérailles d’Origas en 1983. Sauf qu’il s’était aussitôt fait jeter de l’ordre manu militari par la famille du défunt.


Le trafic d'armes international !

La fin du reportage, nous apprenons avec effroi que l'OTS abritait depuis des années un trafic d'armes international. Wouah ! Incroyable ! Mais que fait la police ? Elle est dans le coup, j'vous dis, ma bonne dame...

Mais ce qui est particulièrement risible, c'est lorsque l'on presse la touche retour arrière (en français du Québec : Rewind) : Boisset nous a en effet précédemment conté comment, en 1993, Luc Jouret, qui avait eu toutes les peines du monde à se procurer trois pistolets, s'était fait condamner de ce chef par la justice canadienne à verser 1000 $ à une oeuvre caritative. Mais Jouret et Di Mambro ont dû dès lors suivre les meilleures formations en la matière car, si l'on en croit Boisset, ils allaient mettre sur pied un trafic international d'armes lourdes... en l'espace d'un an !


Le blanchiment d'argent à l'échelle internationale !

Le correspondant de France-Info à Lyon, Maurice Fusier, est au conspirationnisme sectaire ce que le AAAA est à l’andouillette. Lorsqu’il évoque les fonds détenus par l’OTS sur des comptes en banque australiens, il balance le chiffre de 93.290.000 dollars. Puis il annonce que Interpol a reconnu s’être trompé : 93, ce n’est pas le nombre de millions de dollars sur les comptes, mais l’année de dépôt des sommes. Cela nous fait un dépôt en 1993 de 290.000 dollars, cela sent déjà nettement moins le mafieux.

Soit dit en passant, Interpol ne s’est pas trompé. La méprise vient de journasensationnalistes qui ont tiré des plans sur la comète au vu d’un document manuscrit qui avait fuité lors de l’enquête.

Bref, selon Maurice Fusier, le fait même qu’Interpol ait publié une telle rectification suffit à prouver la conspiration politico-mafieuse au plus haut niveau de la Finance internationale. Comme preuve décisive, à part les aveux des ennemis du Peuple sous Pol Pot, je ne crois pas pouvoir trouver pire.


Pourquoi une remise en cause de la thèse officielle ?

La question est d'importance, car elle pousse le public à appliquer l'adage « Il n'y a pas de fumée sans feu ». Si divers acteurs de cette affaire rejettent la thèse officielle avec constance et véhémence, il doit bien y avoir une raison. En fait, des raisons, il y en a trois qui, cumulées, donnent une impression trompeuse de scandale.

Les réseaux pro-sectaires

La remise en cause de la thèse officielle est à l’origine le fait de personnes qui défendent bec et ongles les minorités religieuses. Cette finalité n’a rien de critiquable en soi. Sauf lorsque cette apologie débouche sur une véritable négation du phénomène sectaire (pour plus de détails, je vous renvoie à un article publié précédemment sur ce blog).

Ainsi, le Centre d’études sur les nouvelles religions (CESNUR), fondé sous les auspices du Vatican, a été créé pour défendre les sectes dans le but non avoué de préserver le catholicisme des tentatives de laïcisation de certains pays européens. Il ne faut en effet pas attendre ici du Saint-Siège une oeuvre de compassion. Souvenez-vous : selon le Vatican, le danger du communisme, ce n’est pas l’économie ratatinée, ni même les goulags ou encore la démocratie assassinée. Non, le vrai danger du communisme, c’est son athéisme.

Les sociologues, historiens des religions et juristes affidés au CESNUR, zélotes du fait religieux tous azimuts, nient par conséquent farouchement la dangerosité du phénomène sectaire, ce qui les conduit inévitablement à nier la responsabilité des sectes dans des massacres dits "suicides collectifs". Ainsi CESNUR et consorts ont-ils continuellement oeuvrer pour faire croire que :

  • les 913 suicides, assassinats et empoisonnements du Temple du Peuple de Jim Jones au Guyana en 1978 ont été provoqués par le gouvernement américain [3];
  • le massacre de Waco organisé par le gourou David Koresh, en 1993, a été provoqué par la police fédérale américaine [4];
  • le suicide collectif des membres de Heaven’s Gate, groupe soucoupiste californien, en 1997 n'est pas un suicide collectif mais un ensemble de 39 suicides commis indépendamment par autant de personnes ayant librement consenti de leur propre chef, et sans la moindre incitation du groupe, à en finir avec leur vie terrestre [5];
  • le "suicide collectif" prévu dans le groupe Néo-Phare, à Nantes en 2002, est une invention des services de renseignement et judiciaires français [6];
Et on ne s'étonnera pas non plus que Danièle Gounord, sur son blog officiel de porte-parole de l'Église de scientologie, considère le massacre de 16 adeptes de l’OTS dans le vercors en 1995 comme une manipulation de l'État français pour justifier son action politique contre les sectes :

Grâce à la persévérance des familles des victimes, des pistes se sont peu à peu dessinées, faisant s’écrouler le mythe du suicide collectif des membres de l’Ordre du temple Solaire devant le faisceau de preuves qui contredisent la version officielle, et laissant entrevoir une manipulation de grande ampleur. Car sur cet énorme mensonge s’est bâtie toute une machinerie gouvernementale pour lutter contre les nouveaux mouvements spirituels et religieux.[7]

De l'art hubbbardien de la récupération et de la progagande...


L’héritage de Jacques Breyer

Alain Leclère est l’avocat de familles de victimes du massacre du Vercors, qu'il a su conduire vers une affaire judiciaire - et des versements d’honoraires - à long terme. Mais un autre détail doit être évoqué : Leclère est également l’avocat de la veuve de Jacques Breyer.

Qui c’est, celui-là ? Jacques Breyer est le père du néo-templarisme. C’est lui qui, en 1952, au château d’Arginy, rassemble une poignée d’ésotéristes à deux centimes et annonce la renaissance de l’Ordre du Temple. C’est la résurgence d’Arginy. L’Ordre du Temple, l’organisation des Chevaliers Templiers, disparut en 1315 suite à une habile manipulation du roi de France Philippe Le Bel (une vraie affaire d’État, celle-là). Mais Jacques Breyer et ses écrits hermétiques font état de la continuation occulte de l’Ordre durant plus de six siècles. Et en 1952, l’heure est venue de refaire surface.

Pour les ésotéristes européens, Jacques Breyer est un messie et son oeuvre est incommensurable. Notamment en termes financiers. Aussi on peut comprendre que sa veuve ne souhaite pas voir l’oeuvre du défunt traînée dans la boue : les massacres de l’OTS sont en effet une preuve tangible des dérives auxquels le néo-templarisme peut conduire. Mme Breyer a donc tout intérêt à faire accréditer la thèse de l’assassinat barbouzard, de l’affaire d’État que l’on a voulu étouffer.


Les familles des victimes du Vercors

Certes, mais les familles de victimes ? Quel intérêt ont-elles à remettre en cause la thèse officielle de l’assassinat collectif suivi de suicides commis par des adeptes ? La réponse se comprend aisément, d’un point de vue psychologique. En effet, les familles de victimes du massacre du Vercors sont dans une situation intenable : dans la plupart des cas, elles savaient depuis un bon moment que leurs proches (qui périraient en 1995) étaient des membres de l’OTS. Mais, suite aux massacres suisses et québécois de 1994, ces adeptes survivants avaient assuré leur famille que ces tragédies étaient incompréhensibles, que leur propre cheminement spirituel au sein de l’OTS n’avait rien en commun avec celui de Di Mambro et consorts, qu’ils allaient quitter sur-le-champ une telle organisation,...

Or, un an plus tard, on constate que tous ces beaux discours rassurants n’étaient que de l’intox. Les adeptes étaient non seulement demeurés membres de l’OTS, mais ils comprenaient parfaitement le geste des "suicidés" au point de planifier leur propre transit vers Sirius.

Lorsque survient le massacre du Vercors en 1995, les familles des "suicidés" ont deux façons de réagir, qui s'excluent mutuellement :
  • soit elles se disent qu'elles n'ont pas été vigilantes, qu'elles savaient que leurs proches étaient dans l'OTS et qu'elles n'ont pas réagi après les massacres de 1994. Bref, elles considèrent qu'elles ont une responsabilité dans ces décès. Mais il faut une sacrée dose d'introspection et de courage pour en arriver à cette conclusion ;
  • soit elles refusent de reconnaître leur aveuglement dans cette affaire et préfèrent rejeter la responsabilité sur d'autres. Mais contre qui peuvent-elles se retourner ? Plus aucun des acteurs des massacres de l'OTS n'est vivant ! En conséquence, le coupable idéal c'est... le gouvernement. Qui doit forcément nous cacher des choses. D'ailleurs, « tout le monde sait que », au nom de la raison d'État, le gouvernement peut être amené à commettre des actes horribles. Comme enlever 16 hommes, femmes et enfants au quatre coins de la France et de la Suisse, et les assassiner tous ensemble en pleine nuit hivernale dans une clairière du Vercors.
On peut comprendre la douleur des familles et, dans une certaine mesure, leur cécité soigneusement entretenue par des individus marqués du sceau de l'intéressement. Mais cet aveuglement n'est pas sans conséquence sur la perception du fait sectaire en France. Ainsi, en cautionnant la thèse du complot d'État, les familles des victimes accréditent l'idée que professent les réseaux pro-sectaires, à savoir que les sectes ne sont pas si dangereuses...

Et lorsque le couplet anti-barbouzes des familles est entonné par un représentant des institutions françaises, c'est le pompon. Ainsi, quand le parlementaire Jean-Pierre Brard se lance dans un plaidoyer en faveur des familles des victimes du Vercors doublé d'une diatribe sur le gouvernement de droite qui a enterré l'affaire, on confine au n'importe quoi. On l'a vu précédemment sur ce blog, le député-maire communiste de Montreuil est à la niaiserie anti-sectaire ce que la tige de bois est à la saucisse de Morteau. Avec de telles interventions hautement médiatisés, Brard scie la branche sur laquelle il est assis; il abonde dans le sens des pro-sectes (alors qu'il est vice-président du groupe d'études sur les sectes à l'Assemblée nationale !) et apparaît dans toute sa splendeur de Don Quichotte du Palais-Bourbon...

Don Quichotte, Yves Boisset en est un autre, généralement plus inspiré. Le metteur en scène du Prix du danger et de Allons z'enfants ne s'est donc pas contenté d'écrire et réaliser un reportage d'une épouvantable subjectivité. Sa bonne foi et son propension aux coups de gueule salutaires l'ont projeté dans l'arène des conspirationnistes de mauvais aloi. Il se retrouve ainsi, bien malgré lui, le véhicule de la théorie de l'innocuité des sectes. Il ne s'y attendait pas.

Nous si. Et au moins de ce point de vue, on n'est pas déçus.
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[1] Tribunal correctionnel de Grenoble, 25 juin 2001. Les caractères gras sont de mon fait.

[2] Je rappellerai qu'on était en décembre, dans le Vercors : il y avait de la neige sur le sol.

[3] Nancy T. Ammerman, Report to the Justice and Treasury Departments Regarding law enforcement interaction with the Branch Davidians in Waco, Texas - Recommendations of Experts for Improvement in Federal Law Enforcement after Waco, U.S. Department of Justice and U.S. Department of the Treasury, Washington, DC: Government Printing Office, 1993, § III-8.

[4] Massimo Introvigne, Che cosa è veramente accaduto a Waco, revue Cristianità, no 217, 1993, p.3.

[5] Jeffrey Hadden, Heaven's Gate - Profile of the group.

[6] Susan J. Palmer, France's About-Picard Law and Neo-Phare: The First Application of "Abus de Faiblesse (short version) ; disponible également en version française.

[7] Danièle Gounord, Temple Solaire : la fin d'un mythe, 15 octobre 2006. Les caractères gras sont de mon fait.

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18 août 2007

Les Aventuriers du Judo perdu

ou

Le Gracie Jiu-Jitsu : résurgence brésilienne d’une vraie philosophie des arts martiaux japonais

Il peut sembler étonnant pour un amateur d’arts martiaux japonais traditionnels de s’intéresser au jiu-jitsu brésilien. Jiu-jitsu brésilien... D’abord, qu’est-ce que c’est que cette orthographe ? On connaissait le ju-jutsu (au sens traditionnel du terme, dans un contexte japonais) et le ju-jitsu (qui désigne la discipline telle qu’enseignée en Occident). Voilà maintenant le jiu-jitsu (graphie propre à cette discipline sud- américaine)[1].

Et puis, franchement, le jiu-jitsu brésilien... Pourquoi pas la capoeira mongole ou le tae-kwon-do argentin, tant qu’on y est ?

Mais si la notion même de jiu-jitsu brésilien semble incongrue, l’étude de la discipline en tant que telle se révèle riche d’enseignements et propice à une réflexion de fond en matière d’arts martiaux.

Car le jiu-jitsu brésilien, et plus particulièrement le Gracie Jiu-Jitsu[2], remet en cause rien moins que plusieurs paradigmes au sein de la vaste communauté des pratiquants d’arts martiaux.

Démonstration de Rickson & Royler Gracie - Japan Vale Tudo 1994

Et il est sinon paradoxal tout du moins étonnant que ce questionnement à la fois théorique et pragmatique se fasse jour via les arts martiaux traditionnels japonais, en plein coeur du Brésil, terre de contrastes et de métissages.

Au centre de cette tempête figure le judo. Cet ensemble de techniques de combat fut développée au sein du Kodokan, le dojo fondé en 1882 par Kano Jigoro. Il s’agissait pour cet enseignant tokyoïte de réviser de fond en comble l’apprentissage du ju-jutsu, ancienne discipline de combat à mains nues pratiquée sur les champs de bataille du Japon médiéval. Elle était enseignée aux soldats au cas où ils ne seraient pas en situation d’utiliser leurs armes blanches (perte de l’arme, distance ou temps insuffisant pour dégainer,...).

Kano Jigoro commence à pratiquer le ju-jutsu traditionnel alors que le Japon est encore féodal. Mais en 1868, s’ouvre l’ère Meiji. C’est la fin du moyen-âge nippon. Le vrai chef de l’Empire n’est plus le Shogun, le gouverneur militaire, mais les conseillers de l’Empereur versés dans les affaires, à une époque où le Japon s’ouvre aux échanges commerciaux avec l’Occident.

La principale conséquence sociale de l’ère Meiji est la disparition du système de classes (paysans, commerçants, samouraï). Il devient donc interdit aux anciens samouraï de porter des armes et même de pratiquer les arts du combat.

Ces dispositions auront deux conséquences déterminantes sur l’avenir du ju-jutsu :

  • L’école de ju-jutsu qui veut perdurer doit savoir se faire discrète.

  • L’école de ju-jutsu la plus efficace se doit d’être la plus pragmatique. En effet, aux duels entre samouraï se substituent alors des combats de rue, dans lesquels l’honneur et les règles n’ont pas leur place. Les sabres et les armures non plus... Il importe donc de délaisser les techniques spécifiques au champ de bataille et aux duels d’escrime pour repenser et développer les prises recourant aux saisies des membres et des vêtements, aux étranglements ainsi qu’aux hyperextensions des articulations.

On a coutume de dire que Kano était un saint homme qui a voulu développer le judo pour en faire une discipline emprunte de sagesse, où tout serait harmonie, par opposition avec les brutes épaisses qui pratiquaient le ju-jutsu dans les rues. C’est pour le moins inexact.

Dans Sugata Sanshiro (1965), les cinéastes Kurosawa Akira[3] et Uchikawa Seiichiro ont fait une transcription fidèle de ce qu’était la situation à l’époque. Mifune Toshiro interprète ici Yano Shogoro (alter ego fictif de Kano Jigoro), professeur de ju-jutsu.

Les anciens arts de la guerre (bujutsu) sont encore enseignés à la dure. Les blessures graves sont légion chez les jujutsukas. Kano en a été largement témoin et veut changer cela. Il estime que l’on doit pouvoir enseigner une méthode de défense efficace basée sur le ju-jutsu mais sans craindre de dommages corporels. Kano va ainsi créer son propre dojo, le Kodokan, au sein duquel il développera le judo, première discipline de ce que l’on appellera plus tard les budo.

Il est également faux de prétendre que Kano voulait faire du judo un sport, en opposition au ju-jutsu, technique de combat. Le judo est au contraire conçu à l’origine comme une véritable méthode de combat enseignée de manière sportive [4], c’est-à-dire fair-play : le pratiquant doit accepter la défaite comme une petite mort et en tirer les enseignements pour se relever au sens physique et figuré.

Le judo se révèle ainsi une synthèse de nombreux styles de ju-jutsu (notamment Kito Ryu et Tenshin Shinyo Ryu, écoles dont Kano fut diplômé). Par ailleurs, le Kodokan demeura durant des décennies un lieu où les jujutsukas sont venus lancer des défis pour prouver que leur école était meilleure que celle de Kano. S’il refusait que ces propres disciples se livrent à ce genre de provocation, Kano a toujours accepté qu’ils les relèvent, car ces défis faisaient partie intégrante de la tradition du ju-jutsu.


On est loin de l’image d’Épinal faisant de Kano un bonze qui dédie sa vie à la méditation et au développement de son âme par la pratique d’une gymnastique vaguement héritée des arts de la guerre. Au lieu de cela, on découvre que le bon professeur Kano a continuellement incité les tenants de diverses écoles de ju-jutsu à intégrer le Kodokan pour faire de son Judo la discipline de combat la plus efficace possible. C’est ainsi qu’il persuada un Japonais d’Okinawa de venir enseigner les atemis au Kodokan. L’homme s’appelait Funakoshi Gichin et il allait fonder ainsi dans la capitale le premier dojo de... karaté. Kano envoya également l’un de ses disciples les plus proches, Tomiki Kenji, étudier avec Ueshiba Morihei, expert en aïki-jutsu et futur fondateur de l’aïkido[5].


Cette recherche continue de l’efficacité maximale du judo nous conduit tout naturellement à nous intéresser au Fusen-Ryu Ju-Jutsu et à son influence sur la création au sein du Kodokan de la discipline dénommée Kosen Judo.


Le Kosen Judo

Le Fusen-Ryu Ju-Jutsu (littéralement le Ju-jutsu de l’école de Fusen) est fondé au début du XIXème siècle par Motsuge Takeda. Il est l’un des tout premiers styles de ju-jutsu à orienter ses techniques vers les spécificités d’un combat sans arme et sans armure.

Toutefois, à la fin du XIXème siècle, l’école de combat qui domine le marché de la tête et des épaules est sans conteste le style du Kodokan de Kano Jigoro. En 1886, les judokas ont en effet montré leur supériorité sur toutes les écoles de ju-jutsu représentées lors d’une compétition ad hoc organisée par la police de Tokyo. Le Judo devient alors la discipline officiellement enseignée aux policiers tokyoïtes.

Mais deux ans plus tard, Kano subit une importante déconvenue. Le maître du style de Fusen de l’époque, Tanabe Mataemon, envoie dix de ses disciples défier les meilleurs élèves de Kano dans une compétition similaire. Et les judokas sont tous battus.[6]

Le style de Fusen recourt à des formes élémentaires de projection mais repose très largement sur des techniques de clés aux articulations et des étranglements, appliqués aussi bien au sol qu’en position debout. Ainsi, si les judokas du Kodokan sont les maîtres du combat debout grâce à leurs techniques de projection (Nage-Waza), ceux du Fusen-Ryu Ju-Jutsu le sont au sol (Ne-Waza).

Or, s’il est facile pour un combattant de forcer son adversaire à poursuivre un combat au sol, il est quasiment impossible de l’obliger à lutter debout. D’où la supériorité du Fusen-Ryu.

Fidèle à ses principes, Kano demande alors à Tanabe de se joindre au Kodokan afin de lui permettre d’incorporer ce style si particulier (et si efficace) à son Judo. Tanabe accepte. S’en suit alors une période de grand développement de techniques de judo au sol, période que les historiens des arts martiaux dénommeront Révolution du Ne-Waza. Les sessions de recherche des judokas spécialistes en ne-waza se tiendront dans un collège tokyoïte. C’est ainsi que cette branche du Kodokan Judo sera dénommée communément Kosen Judo (littéralement judo de collège).

Basé sur l’abandon de l’adversaire par l’application de techniques de soumission, le style de Fusen présentait la particularité d’occasionner moins de traumatismes graves que les projections traditionnelles du Judo. C’est pour cette raison que le Ne-Waza développé au Kodokan connut un succès considérable au sein du système éducatif japonais. Kano en fit en effet une discipline de développement du corps enseignée dans les écoles secondaires du Japon. Il donna ainsi lieu à l’éclosion d’une forme particulière de pratique du judo. Les premiers championnats du Japon de Kosen Judo se tinrent à Tokyo en 1914.

Mais le succès et l’efficacité du ne-waza poussèrent Kano à une véritable introspection : il devenait relativement facile d’entraîner un combattant à lutter au sol, mettant ainsi en échec n’importe quel tenant d’une école rivale. Le judo s’orientait alors vers une discipline presque exclusivement basée sur le ne-waza. Kano n’y voyait pas malice en soi, mais il ne souhaitait pas voir le judo devenir une sorte de lutte au sol.

Aussi en 1925, le fondateur décida de modifier les règles de compétition. Tout combat devait commencer debout et tout judoka qui amenait son adversaire au sol sans le projeter et ce, plus de 3 fois, était déclaré perdant. Cette règle fut maintenue jusqu’en 1940. Mais les pratiquants de Kosen Judo l’ignorèrent et poursuivirent les compétitions dans leur propre style.

Kano ne tenta toutefois jamais de s’opposer au Kosen Judo. Non seulement il ne voyait aucun mal à pratiquer largement en ne-waza, mais il avait toujours besoin de spécialistes en techniques au sol. Et après tout, les pratiquants de Kosen Judo étaient très minoritaires.

À l’approche de la Seconde Guerre mondiale, les autorités japonaises prirent les rênes du Kodokan et en firent une académie militaire, au grand dam de Kano. L’armée japonaise avait déjà fait de même des décennies plus tôt, en récupérant le Butokukai (école de judo rivale de celle de Kano, fondée en 1895) et en lui adjoignant une académie militaire (le Budo Semmon Gako).

Faire du Kodokan à son tour une académie militaire constituait aux yeux de Kano une grave violation des principes du judo. Mais le fondateur n’avait guère les moyens de s’opposer à cet acte politique. Dépité, il concentra alors ses efforts dans une direction qu’il avait empruntée des années plus tôt : devenu le premier membre asiatique du Comité international olympique (CIO) en 1909, il oeuvra pour faire du Judo une discipline olympique. Il mourut d’ailleurs en 1938, au retour d’une réunion du CIO en Egypte. D’aucuns prétendent qu’il aurait été empoisonné, en raison de son opposition à la politique martiale du Japon.


La naissance du judo moderne

Après la défaite du Japon en 1945, les forces américaines d’occupation dirigées par le général McArthur démantèlent l’armée nippone et interdisent toute forme de regroupement de nature à dissimuler son éventuelle reconstitution.

Comme d’autres dojo, le Kodokan est fermé. Finalement, Kano Risei, le fils du fondateur, parvient à le faire rouvrir en 1947, à la condition expresse de n’en faire qu’un centre sportif. C’est dans ce contexte que le judo va connaître sa considérable expansion. Le judo n’est plus dès lors considéré comme un art martial mais comme un sport. Et c’est ce sport que les maîtres de judo vont enseigner ouvertement, notamment aux occidentaux alors présents au Japon.

La pratique du Kosen Judo posait alors problème à Kano Risei. Les règles de la discipline ne prévoyaient pas en effet de décompte des points mais la victoire par soumission (i.e. la défaite par abandon). Par ailleurs, les competitions de Kosen Judo avaient pris la forme d’une bataille entre écoles et universités. Les combattants ne luttaient pas seulement pour eux mais aussi et surtout pour l’honneur de leur institution. Ainsi, à des niveaux élevés de compétition, les combattants refusaient fréquemment d’abandonner, ce qui aboutissait à des membres cassés ou à des évanouissements. Des comportements qui tranchaient avec la façade policée que le Kodokan devait afficher s’il voulait pouvoir rouvrir.

Le fils du fondateur décida alors de recentrer le Kodokan Judo vers le nage-waza et un nombre limité de techniques de ne-waza. Il erradiqua ainsi du Judo Kodokan les clefs de jambe, de poignet, de cou ainsi que certaines clefs de bras et étranglements jugés trop dangereux.

Délaissant ainsi en grande partie la spécificité du Kosen Judo, le Kodokan Judo se présentait ouvertement comme un sport. Le judo moderne venait de naître.


Maeda Mitsuo : du Kodokan au jiu-jitsu brésilien

Quid du jiu-jitsu brésilien dans cet historique ? Eh bien, à cette époque, son histoire a déjà débuté. Son fondateur est un Japonais du nom de Maeda Mitsuo. Né en 1879, il commence à étudier le ju-jutsu en 1896, avant d’entrer au Kodokan l’année suivante. À cette époque, le dojo de Kano est encore en pleine Révolution du Ne-Waza. C’est ainsi que Maeda deviendra l’un des plus grands praticiens du judo au sol. De même, il entrera dans le premier cercle des disciples de Kano. Le fondateur confiera ainsi à Maeda la responsabilité d’une tournée de promotion du judo aux États-Unis en 1904, puis en Amérique du Sud au cours des années suivantes.

Lorsque Maeda revient sur le continent américain en 1920, c’est au sein d’une colonie de Japonais ayant choisi de s’implanter au Brésil. La tâche n’est pas aisée. Pour arrondir ses fins de mois, le judoka se livre à des combats de lutte libre (en portugais : vale tudo). Maeda bat tous ses adversaires, ce qui lui vaut le surnom de Conde Koma (i.e. le Comte du combat)

Sa carrière de lutteur professionnel sera largement facilitée par un homme d’affaires du cru, d’origine écossaise, dénommé Gastāo Gracie. L’aide du Brésilien a dû en effet s’avérer des plus grandes car, en guise de remerciement, Maeda enseigne son art du combat au fils aîné de Gracie, prénommé Carlos. Ce dernier adaptera ensuite les techniques de Maeda à sa morphologie et à son tempérament de duelliste patenté. Réputé invaincu, Carlos Gracie deviendra au Brésil une véritable légende.

En 1925, Carlos ouvre un dojo au sein duquel il enseigne le jiu-jitsu au public ainsi qu’à trois de ses frères. Le cinquième fils de Gastāo, Hélio Gracie, ne participe pas à ces entraînements. Son médecin lui a en effet interdit de pratiquer toute activité sportive en raison d’une santé fragile et d’une faible constitution. Toutefois, il assiste régulièrement aux entraînements... depuis le bord du tatami.

Un beau jour, Helio, alors âgé de 16 ans, constate que son frère Carlos, n’est pas à l’heure pour dispenser l’entraînement. Comme les élèves s’impatientent, Helio leur propose de commencer le cours à la place de son frère. Il pense être pour le moins en mesure de débuter le cours dans l’attente de l’apparition de Carlos. Ce dernier n’arrive qu’après la fin de l’entraînement. Il s’excuse platement auprès de ses élèves, mais l’un d’entre eux lui répond en substance « Ce n’est pas grave. Ton frère Helio a dirigé l’entraînement à ta place. Et si ça ne t’ennuie pas, j’aimerais que ce soit lui dorénavant qui me fasse cours.»

C’est ainsi que Helio Gracie, passant outre l’interdiction médicale, va entamer une carrière légendaire dans les arts martiaux. Dès le début de sa pratique, il va dépouiller le style "brut de décoffrage" de Carlos pour l’adapter à sa morphologie. Ce faisant, il oeuvre dans le même sens que Kano Jigoro. Le fondateur du judo était en effet lui-même chétif et avait orienté en fonction sa pratique du ju-jitsu puis du judo.

Helio Gracie va ainsi développer un style fluide basé sur la technique, au détriment de la force. Dans toute sa carrière de combattant, le malingre Helio Gracie ne connaîtra que trois défaites : il subit la dernière à l’âge de 44 ans, contre un de ses anciens élèves, à l’issue d’un combat de 3 h 40 min... Quant aux deux précédentes, elles l’opposent à Kimura Masahiko, champion du monde de judo. Peu avant leur premier combat, en 1951, Kimura (100 kg, 1 m 90) déclare que si Helio tient plus de trois minutes, il considérera que le Brésilien (63 kg, 1 m 60) a gagné son défi. Gracie perdra... après 14 minutes de combat.

Mais il a atteint son but : démontrer que le Gracie Jiu-Jitsu permet à un individu pourvu d’une morphologie normale (ou inférieure à la normale) de tenir en échec voire de vaincre des adversaires plus grands, plus lourds et/ou plus musculeux.

Kimura, impressionné, propose à Gracie de venir enseigner sa technique au Collège impérial de Tokyo. Helio décline l’offre. Il consacrera le reste de son existence en sol brésilien au constant perfectionnement de son jiu-jitsu.

Malgré le fait que d’autres de ses frères se soient illustrés lors de duels en combat libre, c’est bien le style de Helio qui aura le plus grand succès au Brésil et qui fera connaître le jiu-jitsu brésilien en occident.


Les Ultimate Fighting Championships

Les fils de Helio se sont par la suite largement fait connaître par la pratique de la discipline. L’aîné, Rorion, est aujourd’hui le plus brillant instructeur de jiu-jitsu brésilien. C’est à lui que l’on doit l’internationalisation du jiu-jitsu brésilien. Installé aux États-Unis depuis des années, il y crée en 1993 l’Ultimate Fighting Championship (UFC). Le but de l’opération est de créer ex nihilo un événement d’envergure mondiale où les meilleurs combattants de toutes disciplines et de tous styles s’affronteraient dans des conditions les plus proches du combat réel. Il s’agit de déterminer quelle méthode de combat est la plus efficace.

Pour représenter le jiu-jitsu brésilien, Rorion Gracie a l’embarras du choix. Plusieurs de ses frères, demi-frères et cousins sont des pratiquants de très haut niveau. À l’époque, le meilleur de tous est sans conteste Rickson Gracie, son frère cadet. Il a vaincu tout le monde au Brésil, sur et en dehors du circuit officiel de la lutte libre. Selon la rumeur (et le marketing), il aurait gagné plus de 460 combats, sans essuyer une seule défaite.

La légende est sujette à caution. On sait en effet de façon certaine qu’il a perdu un combat, et encore, pas en lutte libre mais dans une compétition officielle de kempo aux États-Unis. Mais ce n’est pas là une bien grosse anicroche. D’aucuns prétendent que ses adversaires dans les compétitons officielles de Vale-Tudo n’étaient que des faire-valoir, des combattants sans envergure. C’est un peu dur à avaler. Il suffit, pour se convaincre du contraire, de regarder le combat titanesque que Rickson Gracie remporta contre Rei Zulu, cette montagne de muscles, imprévisible et incontrôlable. Rickson confia que cela avait été le combat le plus dur de sa carrière. On veut bien le croire...

Que les détracteurs de Rickson Gracie me donnent une liste des combattants qui, à l’époque, avaient l’étoffe de battre Rei Zulu... Rickson est indéniablement un combattant d’exception, l’un des tout meilleurs du monde.

Mais il ne participera pas aux UFC. Selon certains, Rickson aurait refusé pour des raisons financières. Selon d’autres, sa popularité au Brésil faisait obstacle à sa participation aux UFC. Selon Rorion Gracie, Rickson n’était pas assez représentatif des principes de base du jiu-jitsu brésilien. En effet, Rickson est taillé comme un dieu grec. En lieu et place du gladiateur de peplum, Rorion choisit de faire concourir son frère Royce Gracie.

L’UFC I voit s’affronter toutes sortes d’individus, sur un ring octogonal grillagé, dans une absence quasi-totale de règles [7]. Des sportifs affrontent des brutes sans foi ni loi. C’est un déchaînement de violence que la bonne société américaine de l’époque va largement condamner.

Mais le landerneau des arts martiaux connaît pour sa part une grande introspection : les judokas découvrent grâce à l’UFC qu’une projection parfaitement exécutée ne met pas fin au combat; les karatékas s’aperçoivent qu’un atemi sur un point vital n’assome pas forcément l’adversaire; les boxeurs apprennent que frapper avec un poing nu peut faire plus de mal à celui qui le donne qu’à celui qui le reçoit, etc. Ce grand métissage des styles et de techniques remet en cause plusieurs fondements que chaque école avait érigé en dogme, dans son coin.

Et c’est sans compter les critiques formulées alors par une myriade d’individus, autoproclamés maîtres et champions de disciplines martiales plus que confidentielles, mais dont les prétentions d’efficacité supérieure s’effondrent comme un château de cartes avec l’avénement de ce type de compétition.

Au coeur de cette brutalité sans nom, Royce Gracie remporte l’UFC I sans faire preuve de violence excessive : des clefs d’articulation et des étranglements. Les spectateurs sont fascinés.

Royce Gracie contre Gerard Gordeau, en finale de l’UFC I

Quelques mois plus tard, l’UFC II est remporté par... Royce Gracie.

À l’UFC III, en revanche, il est contraint d’abandonner le tournoi pour cause de blessure, à l’issue de sa deuxième victoire.

L’UFC IV est pour sa part remporté par... Royce Gracie.

Il devient alors clair que quelque chose est en train de se passer. Une discipline dont personne ou presque n’a entendu parler (en dehors du Brésil) est en train de tout chambouler. Le Gracie Jiu-Jitsu devient la discipline à battre.

Dès lors, tous les postulants aux UFC et autres tournois clones apparus dans le monde (Pride, K-1, IFC, Cage Rage,...) décident d’inclure dans leur entraînement des techniques de saisie et de soumission au sol. C’est l’aube des arts martiaux mixtes (Mixed Martial Arts ou MMA). Dès lors, en combat libre, ce ne sont plus des disciplines martiales qui s’affrontent, mais des individus qui pratiquent des styles hybrides (pour ne pas dire bâtards), ce qui fait disparaître le principal intérêt de telles rencontres.

Par ailleurs, les UFC sont devenus victimes de leur succès. Des hommes d’affaires ont compris le potentiel commercial des retransmissions télévisées des combats libres. Et de nouvelles règles sont introduites pour rendre le spectacle plus attrayant... et pour respecter les pages de publicité. On introduit des limites de temps, des rounds, des interruptions de combats au sol qui s’éternisent, le match nul,...

Les UFC ont aujourd’hui perdu tout ce qui faisait leur intérêt : l’opposition de disciplines dans des conditions le plus proche possible du combat réel. Leur fondateur, Rorion Gracie, se retire alors du projet, mais les UFC perdurent.


Une mentalité de gentleman pour un sport de brutes ?

Il a souvent été reproché au jiu-jitsu brésilien d’avoir engendré des tournois extrèmement violents. Pourtant, la discipline est l’une des moins brutales à s’y exprimer, et de loin. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’elle nous présente. Bien sûr, le jiu-jitsu brésilien compte son lot de gros bras sans cervelle, mais il ne sont pas aussi nombreux qu’on voudrait nous le faire accroire. Il convient même de s’interroger sérieusement sur la mentalité de ses plus illustres pratiquants.

Ainsi, au sein de la seule famille Gracie, on compte environ 70 pratiquants, qui vont de la brute épaisse au grand maître vénérable. Mais parallèlement aux UFC, le jiu-jitsu brésilien est aussi un art de vivre.

Quand des judokas font de la musculation...

Quand des karatekas s’échinent à casser des parpaings...

Quand des aïkidokas se prennent pour des bonzes détenteurs d’une sagesse millénaire...

Il faut voir Hélio Gracie, 94 ans, pratiquer le jiu-jitsu dans le dojo attenant à sa maison, dans la campagne brésilienne. (voir le dernier quart de la vidéo ci-dessous).

On est là bien plus près de la voie des Kano, Funakoshi et Ueshiba qu’on ne l’a jamais été depuis des décennies.

Ainsi, Hélio et la plupart de ses fils respectent depuis le début de leur pratique un régime alimentaire développé par Carlos Gracie dans les années 30. Mais ce qui frappe le plus, c’est la façon d’être des deux frères Gracie les plus médiatisés, Rorion et Rickson. Voilà deux types qui ont montré à la face du monde qu’ils étaient les tenants d’une des disciplines de combat les plus efficaces que la Terre ait porté et ils ont gardé un état d’esprit relativement sain, quand la plupart des combattants aux UFC, Pride et autres K-1 ont bien souvent un égo démesuré.

Rickson Gracie est certes devenu un monstre marketing. La légende des 460 combats sans défaite en est un signe évident. Mais il faut savoir regarder sous la surface. Ainsi, dans le documentaire intitulé Choke, on suit Rickson durant sa préparation puis ses combats au cours du tournoi de Vale-Tudo qui se tint à Tokyo en 1995. Il le remporta haut la main, mais là n’est pas la question. Il était opposé en finale à un Japonais de petite taille, sur qui pas un bookmaker n’aurait misé un yen avant le début de la compétition. Tout au long de ses trois combats précédents, le Japonais se prend au visage des coups de poing qui assomeraient un éléphant. Mais il est toujours debout et, surprenant tout le monde à trois reprises, il gagne autant de fois par abandon.

Il se qualifie donc pour la finale mais son visage n’est plus qu’une plaie. Ses yeux sont si tuméfiés qu’on se demande s’il voit encore. Dans le vestiaire de Rickson Gracie, son coach lui dit que la finale se profile bien car il n’aura qu’à frapper son adversaire aux yeux pour l’aveugler totalement et l’amener au sol dans de bonnes conditions. Mais Rickson refuse : ce n’est pas sa façon de combattre, il ne profitera pas sournoisement de ce désavantage et il entend amener le Japonais au sol selon son style. Et il le fera... Pour un homme que d’aucuns ont dépeint comme une brute sans cervelle doublée d’un rouleau compresseur marketing, je lui trouve une certaine éthique...


Extrait du documentaire "Choke"

Héritier officiel du Gracie Jiu-Jitsu de Hélio, Rorion fut un grand combattant mais il demeure surtout un pédagogue hors normes. Ainsi la quinzaine de videos (devenues DVD) qu’il a développées sont d’une qualité inégalée. En ce qui concerne les techniques de Gracie Jiu-Jitsu proprement dit, la forme est des plus classiques : on y voit 2 personnes (Rorion et Royce) en gi (et pas kimono !), sur un tatami. En revanche, les techniques montrées et les explications données sont tout simplement remarquables. Énoncées avec simplicité et convivialité, elles dévoilent à l’amateur une rigueur et une concision qui font plaisir à voir.

9ème dan de son art, Rorion a aussi un grand sens du marketing. Détenteur de la marque déposée Gracie Jiu-Jitsu[8], il a su adapter ses techniques à une impressionnante variété de situations et de clientèles. Ainsi propose-t-il des programmes de formation spécifiques pour les forces de l’ordre, les personnels de bord dans l’aviation, les femmes en quête de techniques de self defense basiques mais efficaces,...

Chose suffisamment remarquable pour être signalée : ces déclinaisons du Gracie Jiu-Jitsu ne constituent pas des resucées d’un même programme. Elles sont véritablement adaptées aux besoins de chaque clientèle. Mieux encore, elles sont réalistes et efficaces, à mille milles des ridicules approximations qui farcissent 95% des videos éducatives produites dans le monde très surfait des écoles de self défense et de ju-jitsu moderne.


Ce que le jiu-jitsu brésilien nous apprend sur le judo

À ce propos, revenons un instant sur Maeda Mitsuo et sur le nom de jiu-jitsu qui désigne l’ensemble des techniques qu’il enseigna à Carlos Gracie.

Plusieurs théories coexistent pour expliquer cette dénomination :

  • Selon certains, on ignore tout simplement pourquoi Maeda dénomma cette discipline ju-jutsu, puisque lui-même ne l’aurait pratiqué que peu de temps, et seulement au cours de son enfance. En tant que haut gradé du judo Kodokan, c’est ce sport qu’il aurait normalement dû enseigner aux fils Gracie.
  • Selon d’autres sources, Maeda aurait introduit dans sa pratique du judo des techniques un peu rudes, allant à l’encontre des principes du judo.
  • Une troisième théorie veut que Maeda, coutumier des duels de type combat de rue, ait été de ce fait désavoué par Kano.

Ces deux dernières théories se rejoignent sur un point : Maeda n’aurait pas eu le droit d’enseigner sa technique sous l’appellation judo et l’aurait en conséquence baptisé ju-jutsu (à l’image de ces nombreuses écoles apparues au Japon au XIXème siècle).

Aucune de ces trois hyprothèses n’est véritablement fondée. La troisième théorie a toutefois un fond de vérité. Il a en effet été établi que Kano renvoyait du Kodokan des judokas tokyoïtes qui se livraient à des duels de rue. Mais il ne le fit pas de gaieté de coeur, car ces défis constituaient une composante du processus de recherche de Kano pour développer une discipline la plus pragmatique possible. En fait, Kano renvoyait ce genre d’élèves car le Judo était la discipline officielle de la police de Tokyo. Et que les judokas fussent partie prenante à des troubles de l’ordre public faisait un peu désordre.

Mais quid de Maeda lorsqu’il pratiquait la lutte libre au Brésil, à 18 000 km de Tokyo ? En quoi cela gênait-il Kano ? Au contraire, il prouvait là-bas l’efficacité du judo...

Concernant la dénomination de jiu-jitsu, la question fondamentale est la suivante : quelle preuve a-t-on que ce fût Maeda qui baptisa ainsi l’ensemble de ces techniques ? Que Maeda ait intégré au style Kodokan des techniques personnelles, cela est évident. Mais cela ne saurait absolument pas suffire à faire de lui le créateur ex nihilo d’une nouvelle discipline, le jiu-jitsu brésilien.

On sait que Maeda pratiqua le ju-jutsu pendant un an en 1896, alors qu’il avait 17 ans, juste avant d’entrer au Kodokan, en pleine Révolution du ne-waza. Il y devient d’ailleurs un spécialiste du judo au sol. Maeda fut l’un des plus proches disciples de Kano. Une fois installé au Brésil, Maeda enseigna le judo à Carlos Gracie. Mais il s’agissait de techniques de judo qu’il maîtrisait particuliement, à savoir un judo recourant largement au ne-waza hérité du Fusen-ryu Ju-Jutsu. Or, au début des années 20, il s’agissait de techniques officiellement intégrées au Judo du Kodokan.

Ce sont donc des techniques de judo qu’il enseigna à Carlos Gracie, lequel ouvrit son propre dojo au Brésil en 1925. Le détail a son importance : à cette même date, Kano venait de réorienter officiellement le judo vers le tachi-waza (techniques en position debout). Dans ces conditions, il devenait impossible pour Carlos Gracie d’utiliser le terme judo pour désigner une discipline officiellement distincte.

En conséquence, il apparaît pour le moins logique que Carlos Gracie ait ouvert un dojo de jiu-jitsu, étant donné que la discipline qu’il enseignait était un judo largement influencé par le Fusen-ryu Ju-Jutsu.

Alors, le Gracie Jiu-jitsu est-il vraiment du ju-jutsu ?

Il faut en premier lieu souligner que Hélio Gracie pratiquera le judo jusqu’à un haut niveau : les archives du Kodokan font en effet foi que Helio Gracie était 3ème dan de judo. Parallèlement, il fera de l’enseignement de son frère une interprétation personnelle, axée sur sa propre physionomie : si Maeda et Carlos Gracie avaient tendance à travailler en force en raison de leur gabarit, le malingre Hélio oeuvra clairement pour remettre la discipline sur la voie de la souplesse.

Il suffit d’ailleurs de regarder les images du combat entre Helio Gracie et Kato [9] pour s’apercevoir que le Brésilien pratique d’une façon étrangement proche du judo.

L’un des plus grands spécialistes occidentaux du Judo, Don Draeger, donne du ju-jutsu une fort pertinente définition en trois points. Il s’agit d’une discipline :

  • qui n’utilise pas de progression par niveau de ceinture;
  • qui ne connaît pas d’enseignement planifié, mais seulement un ensemble de katas et de techniques démontrées en une étape (one-step);
  • dont l’enseignement est basé sur une utilisation au champ de bataille.

De tous ces éléments, on peut conclure que le Gracie Jiu-jitsu n’est pas du ju-jutsu. C’est du judo ! Du judo aujourd’hui oublié par les officiels de la discipline, mais du judo incorporé au style Kodokan par Kano Jigoro lui-même durant près de 40 ans !

Mieux encore, le jiu-jitsu brésilien est certainement la discipline qui se rapproche le plus du judo originel de Kano, devançant même le judo sportif moderne !

Et ça, les instances internationales du judo ont bien du mal à l’accepter. Eux, les grands gourous du judo mondial, pratiqueraient une forme de judo tronquée et traficotée pour se conformer au diktat du Général McArthur en 1947 ?! Et ce serait une famille de bouseux brésiliens qui seraient les vrais continuateurs de l’oeuvre de Kano ?! Allons bon, vous n’êtes pas sérieux...

Ouais ben, réfléchissez-y donc à deux fois. Car l’imposture ne s’arrête pas là.


Le Ju-jitsu sous label Judo

D’aucuns répliqueront qu’il est ridicule de voir dans le jiu-jitsu brésilien est une école du judo officieusement issu du Kodokan, alors que le judo sportif (officiellement issu du Kodokan) dispose de sa propre école de ju-jitsu. Cette vision des choses convaincra ceux qui se fient aux mots et non aux faits.

Dans les années 1970-80, la popularité grandissante des méthodes de self défense avait laissé les instances officielles du judo occidental loin derrière sur ce marché hautement concurrentiel. Aussi fut-il décidé en leur sein de faire du neuf avec du vieux. Le judo tirait son origine d’une ancienne méthode de combat, le ju-jutsu ? Qu’à cela ne tienne. Ladies and Gentlemen, please discover le ju-jitsu, méthode de self defense forcément efficace puisqu’archaïque !

La France jouera d’ailleurs un rôle important dans le développement de ce concept, à une époque où le judo français de compétition a le vent en poupe. Ainsi, le ju-jitsu officiel y est dispensé au sein de la Fédération française de judo et disciplines affinitaires (FFJDA). Mais il ne faut pas être grand clair (ni même ceinture noire 6ème dan) pour constater à quel point ce ju-jitsu portant l’estampille FFJDA diffère du judo.

Ainsi, on trouve dans ce ju-jitsu faussement moderne fort peu d’enchaînements debout-sol. Plus étonnant encore, les techniques de déplacement et d’application des clés de bras sont généralement fausses, à savoir exécutées de façon non optimale, pour ne pas dire inefficace.

Comment expliquer une telle disparité entre judo et ju-jitsu officiels ? De plus, pourquoi existe-t-il une gradation spécifique au judo et une autre au ju-jitsu ? Et pourquoi à l’inverse, une ceinture noire de judo est-elle automatiquement élevée au rang de ceinture noire de ju-jitsu, même sans entraînement spécifique ? Tout cela n’est guère cohérent.

En fait, cet enseignement sorti de terre fort opportunément trouve ses fondements dans plusieurs katas de judo arbitrairement baptisés "kata de ju-jutsu", et interprétés de façon largement erronée. Le ju-jitsu enseigné sous les auspices des fédérations sportives de judo est clairement une imposture. Mais cela est une autre histoire dont nous reparlerons dans un article ultérieur.


De la supériorité alléguée du Gracie Jiu-Jitsu sur les autres arts martiaux

Au début des années 1990, il ne serait venu à l’esprit de personne dans le petit monde des combats ultimes de prétendre que le Gracie Jiu-Jitsu n’était pas la plus redoutable des disciplines. Ainsi, durant près de 10 ans, le GJJ a été l’art martial à battre, à prendre en défaut. Quelques années plus tard, TOUS les pratiquants professionnels de lutte libre avaient intégré des techniques de jiu-jitsu brésilien dans leur arsenal.

De fait, le Gracie Jiu-Jitsu, victime de son succès, a perdu une partie de sa spécificité et peut-être sa supériorité sur le circuit professionnel. Il est évident que l’on est plus efficace en combat si l’on maîtrise 5 disciplines au lieu d’une seule. Mais cette (vaine) recherche de l’invulnérabilité demeure l’apanage des professionnels, qui ne font que ça toute la journée.

Cette supériorité me semble devoir perdurer au plan amateur. D’une part, il existe un grand nombre de disciplines modernes[10] qui refusent d’évoluer et persistent à refuser d’intégrer les apports pourtant incontestés du Gracie Jiu-Jitsu. Parmi elles, on citera l’improbable Wing Tsun Anti-Grappling Anti-Takedown. Cette branche moderne du Wing Tsun prétend contrer les assauts des pratiquants d’une forme de lutte basée sur les saisies et sur les amenées au sol (comprenez : principalement le jiu-jitsu brésilien). Dans les vidéos de cours, c’est bien joli, cette succession de petits atémis censés neutraliser le grappler [11]. Mais sur le tatami... Il n’y a plus personne. Quelqu’un peut-il me citer un pratiquant de Wing-Tsun-A.G./A.T. à avoir gagner un tournoi de lutte libre ?

Par ailleurs, quid de Monsieur et Madame tout le monde qui ne bénéficient pas de journées de 96 h ? Hors de question d’en faire des experts en MMA. L’approche doit à l’évidence être différente. Dans un tel contexte, il est clair que pratiquer 5 disciplines revient à les survoler toutes. Il est bien préférable de maîtriser une discipline, plutôt de mal en pratiquer 5.

En fait, la question n’est plus ici de savoir si le Gracie Jiu-Jitsu est effectivement supérieur à toutes les autres disciplines. Considéré sous l’angle d’une méthode de self-défense, l’approche du GJJ est excellente : un combat de rue se termine au sol dans plus de 9 cas sur 10; or, le combat au sol est largement délaissé par les agresseurs potentiels. Maîtriser cette sphère de combat s’avérerait donc payante lors d’une confrontation impromptue.

Le combat se décomposerait ainsi en 4 phases :

  1. éviter les coups en attendant l’ouverture,
  2. venir au contact de l’adversaire,
  3. le projeter ou l’amener au sol puis [12]
  4. l’y contraindre à l’abandon, mais plus vraisemblablement [13] à l’évanouissement, voire à une articulation déboîtée.

Cela peut paraître très théorique et monstrueusement artificiel. On imagine en effet le combat de rue comme une lutte rapide, éphémère dans laquelle le premier qui frappe est vainqueur. Cette conception héritée des striking martial arts est prise en défaut par le GJJ.


Royler Gracie contre un instructeur de kempo


Royce Gracie contre un champion de kung-fu

Ainsi, on constate que le brazilian jiu-jitsuka prend son temps pour parvenir à ses fins. Les grappling martial arts permettent en effet de neutraliser l’efficacité des coups portés : au contact, les membres du striker disposent d’une bien moindre distance pour s’exprimer, ce qui limite considérablement leur efficacité.

Mais contrairement à la lutte sportive ou l’osae-waza en judo, il ne s’agit pas d’immobiliser l’adversaire au sol un certain temps pour lui faire comprendre qu’il a perdu. Et pour cause : il n’a pas perdu. Si le présumé vainqueur se relève, l’agression reprendra de plus belle tant que l’agresseur ne sera pas mis hors-jeu ou tant que l’agressé ne se sera pas enfui.


En conclusion...

Le Gracie Jiu-Jitsu constitue certainement l’un des derniers bastions d’une véritable philosophie des arts martiaux.

Sur le plan spirituel, pourvu qu’il soit pratiqué dans de bonnes conditions, le GJJ se place dans la lignée des budo tels que l’aïkido. Toutefois - et c’est tant mieux -, le GJJ ne connaît pas la prise de tête pseudo-intello-spirituelle et le côté aristocratique de mauvais aloi qui colle à la peau de bien des disciples modernes de Ueshiba.

Sur le plan technique, le jiu-jitsu brésilien a essaimé dans le monde sous l’influence de plusieurs familles de combattants (Gracie, Machado,...), créant ainsi une multitude d’écoles. Mais leur finalité demeure la même :

  • le jiu-jitsu brésilien est une discipline issue d’une histoire bi-centenaire;
  • il reste en perpétuelle recherche de l’efficacité optimale ; de ce fait, ses techniques ne sont pas figées dans le marbre de la tradition mais sont remises constamment en question et sujettes à amélioration;
  • et ce, tout en refusant le recours à la force et à la violence.

Si après ça, vous pensez encore que le GJJ, ce n’est pas du vrai judo, je mange mon gi...

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[1] En fait, ces changements d’orthographe s’expliquent par les successives règles de transcription des kanji (caractères japonais hérités du chinois) en romanji (syllabaire occidental).

[2] Les deux vocables seront utilisés ici comme synonymes.

[3] Kurosawa écrivit et réalisa en 1943 et 1945 un premier Sugata Sanshiro (La légende du grand Judo) et sa suite, Zoku Sugata Sanshiro. Il écrivit, produisit et assura le montage du remake de ces deux films, réalisé en 1965 par Uchikawa Seiichiro.

[4] Le judo moderne est aujourd’hui très exactement le contraire. Un comble !

[5] La démarche intellectuelle de Ueshiba qui le conduira de l’aïki-jutsu à l’aïkido est identique à celle qui avait conduit Kano du ju-jutsu au judo. Les deux hommes étaient d’ailleurs de grands amis.

[6] Il faut préciser que Tanabe avait étudié les règles de la compétition de la police de Tokyo et avait longuement observé les judokas du Kodokan pour connaître leur point faible.

[7] Seuls les coups aux yeux et aux parties génitales, les griffures et les saisies de cheveux sont interdits.

[8] Ce qui lui vaudra d’essuyer (et de gagner) un procès de la part de plusieurs membres de sa famille.

[9] Défié une première fois par Gracie, Kimura n’avait pas voulu combattre Helio avant de savoir si le Brésilien était un adversaire à la hauteur. Il avait donc été convenu d’envoyer en éclaireur Kato, champion de judo des poids légers. Suite à la défaite de son compatriote, Kimura décida de relever le gant.

[10] Il est bien évident que les disciplines traditionnelles n’ont aucune raison de le faire...

[11] On oppose généralement les disciplines de combat de type grappling (agripper) comme le judo ou la lutte, à celles de type striking (frapper), comme le karaté ou la boxe.

[12] N’en déplaise à certains judokas, il faut bien se rendre compte que la projection ne suffit généralement pas à mettre un point final au combat.

[13] On parle ici d’agression physique...

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11 août 2007

Du grand "Art"

Je viens de relire pour la 257ème fois « Art » de Yasmina Reza. Et comme d’habitude, à chaque nouvelle lecture, le charme opère encore et toujours, avec la même intensité. La pièce marque sans doute le point d’orgue d’une carrière de dramaturge.

Yasmina Reza se fait connaître en 1984, avec sa pièce Conversations après un enterrement qui ressemble à du Tchekov mal ficelé. Implicitement, le titre dit tout : personnages diaphanes, situations dramatiques quasi-inexistantes. La pièce ne sera jouée pour la première fois qu'en 1987.

En 1989, dans La traversée de l’hiver, on pense là encore aux auteurs classiques russes, mais cette fois, la qualité est au rendez-vous.

En 1994, elle publie L’homme du hasard. La pièce montre deux personnages dans un compartiment de train qui n’échangent quasiment aucune parole durant le trajet mais s’expriment par monologues intérieurs, sensés se répondre au fur et à mesure que la pièce avance. Au bout du compte, c’est nombriliste (l’un des personnages est un écrivain et le titre de la pièce est aussi celui du livre dont il est question dans la pièce. Argh ! Le cliché !), saupoudré de références littéraires dont j’ignore tout de l’adéquation avec la situation dépeinte. Le résultat est long, auteurisant et, pour tout dire, sans intérêt. Je ne suis pas le seul à le penser : personne ne voudra alors de la pièce.

La même année, Yasmina Reza écrit en un mois et demi (!) « Art ». Elle livre là son chef d’œuvre.

Vous n’aimez pas lire des pièces de théâtre ? Vous allez changer d’avis. Le texte se lit en 40 minutes montre en main et c’est rien que du bonheur.

Vous n’aimez pas le théâtre filmé ? Vous allez changer d’avis. On trouve en vidéo une représentation de la pièce à sa création, mise en scène par Bernard Murat et interprétée par Pierre Vaneck, Fabrice Lucchini et Pierre Arditi. C’est tout simplement fabuleux.

En fait, la pièce est d’une telle puissance que tous les média ne peuvent que lui rendre justice.

« Art » raconte comment l’amitié de 3 hommes est mise à mal lorsque l’un d’entre eux achète pour une petite fortune un tableau d’art contemporain. Je laisse à Marc (Pierre Vaneck) et Serge (Fabrice Lucchini) le soin de vous présenter l’élément déclencheur.

La façon dont Yasmina Reza a capté la psychologie de ces hommes, deux quadra et un quinquagénaire, est tout simplement prodigieuse. L’auteur tire brillamment partie d’un postulat élémentaire du théâtre : le triangle de personnages. Vous vous souvenez de Huis-Clos ? Sauf que la machine sartrienne tournait à vide. Une situation et deux répliques-culte ne font pas une pièce de théâtre.

« Art » est d’un tout autre acabit. C’est drôle, enlevé, intelligent tout en restant intelligible. Parfaisant le cheminement psychologique des personnages, les ultimes tirades s’avèrent particulièrement émouvantes.

En quelques mois, « Art » s’est ainsi imposé comme l’une de ces pièces manquantes au puzzle du théâtre populaire. Celles qui réconcilient le grand public avec une forme artistique majeure, où le divertissement côtoie la profondeur.

Contrairement à ce qu’en dirait le personnage de Serge, « Art » n’est pas « modernissime ». C’est un classique. Un vrai.

Surfant sur la vague Reza, L’homme du hasard intéresse subitement les producteurs. La pièce est montée en 1995. Cette piètre tentative de donner un ton théâtral à un pseudo-roman annonce la nouvelle carrière de la dramaturge : elle sera dramaturge et écrivain intellectuel français. Elle y gagnera un nouveau lectorat. Elle en perdra un autre. Je suis de celui-là.

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